CAN ya ma CAN… Il était une fois l'Afrique face à son miroir

Entre développement asymétrique et nouvelles géographies du ressentiment, la CAN 2025 a mis à nu les contradictions de la coopération Sud–Sud. Nous sommes à ce moment-charnière où l'Afrique doit choisir : le piège du nivellement par le bas ou l'audace d'un co-développement assumé.

REGARDS

Mohamed Amine EL MOUATARIF - Expert en développement territorial, économie sociale et solidaire et inclusion

1/22/20263 min lire

CAN ya ma CAN. Il était une fois. Pas “once upon a time", cette formule occidentale qui annonce un monde clos, révolu. Non. كان يا ما كان dit autre chose : il était ce qui était, mais surtout ce qui est encore là, sous la surface, dans les plis du présent.

Les contes africains ne sont jamais vraiment terminés. Ils ne délivrent pas de morale clé en main. Ils exposent une situation, puis ils s'arrêtent, laissant à l'auditoire la responsabilité de choisir la suite.

La CAN 2025 au Maroc n'était pas un simple tournoi de football. C'était un fait social total, au sens fort : un événement qui concentre et révèle des dimensions économiques, politiques, territoriales, symboliques et affectives à la fois. Le sport, ici, n'est pas un divertissement innocent. C'est un révélateur. Un marqueur territorial qui rend visibles des asymétries de capacités, des rapports de reconnaissance, des imaginaires en tension.

Quand un pays organise un événement continental avec efficacité, il ne réussit pas seulement une logistique. Il produit des représentations de puissance, de modernité, de légitimité. Il redessine, parfois sans le vouloir, des hiérarchies symboliques entre nations africaines. Et c'est précisément là que tout commence.

Les travaux contemporains sur le développement ont mis en évidence un phénomène rarement nommé dans le débat public africain : le development envy, cette jalousie structurelle qui surgit lorsque des trajectoires nationales divergent de manière visible dans un même espace géographique et culturel. Ce n'est pas de la compétition saine. C'est un affect politique profond, enraciné dans une anxiété de l'incomplétude : le sentiment d'être toujours en retard, de ne jamais atteindre les standards que d'autres, parfois très proches, semblent maîtriser.

Ce sentiment produit deux dynamiques opposées. La première est l'émulation : la réussite de l'autre devient un horizon, un modèle, un levier d'apprentissage collectif. La seconde est le ressentiment : une passion triste, où l'on préfère délégitimer le succès de l'autre plutôt que d'affronter ses propres blocages. Lorsque ce ressentiment n'est ni nommé, ni travaillé, ni accompagné, il se transforme souvent en racisme latéral, un racisme entre périphéries, entre Suds, entre dominés. Ce racisme n'est pas d'abord idéologique. Il est symptomatique. Il est la projection d'une blessure non soignée, d'un retard vécu comme humiliation.

La sagesse populaire marocaine le dit sans détour : إذا عمت هانت, quand le malheur se généralise, il devient supportable. Appliqué au développement, ce proverbe révèle un mécanisme redoutable : tant que tout le monde est en difficulté, personne ne porte vraiment la honte. La médiocrité partagée devient un refuge identitaire. Le sous-développement généralisé devient une zone de confort politique et psychologique. Mais dès qu'un acteur sort du lot, cet équilibre implicite se brise. La réussite visible devient dérangeante. Elle rappelle que d'autres trajectoires sont possibles, que la stagnation n'est pas une fatalité.

Le problème n'est pas l'existence du développement asymétrique, il est structurel, historique, inévitable. Le vrai enjeu est ailleurs : comment ces asymétries sont vécues, interprétées et politiquement gérées.

Deux logiques s'affrontent alors. Dans la première, l'égalitarisme par le bas, le développement asymétrique est perçu comme une violence insupportable. Les sociétés en retard ne cherchent plus à rattraper, mais espèrent inconsciemment que les autres ralentissent ou échouent. C'est le إذا عمت هانت érigé en horizon continental. Dans la seconde, le développement arrogant et solitaire, les pays qui avancent le font sans égard pour leur environnement régional, sans partage d'expérience ni diplomatie sensible. Le développement devient démonstration de puissance, parfois humiliation involontaire. Ces deux scénarios mènent au même échec.

Une troisième voie existe, plus exigeante mais seule soutenable pour l'Afrique. Elle suppose de reconnaître les asymétries sans arrogance ni fausse pudeur, d'organiser un partage structuré des capacités où le développement des uns devient ressource pour les autres par intérêt stratégique partagé, et de cultiver une culture politique de l'apprentissage collectif qui transforme la jalousie en curiosité méthodique.

Les contes africains ne ferment jamais l'histoire. Ils posent une question, puis se taisent. La CAN 2025 était un conte. Un conte sur le développement, sur les infrastructures, sur la reconnaissance, sur les affects politiques que l'on tait mais que chacun ressent. Aujourd'hui, l'Afrique est à un carrefour.

Une Afrique où la réussite de l'un est vécue comme une menace ? Ou une Afrique où le progrès de l'un devient une opportunité collective ? Une Afrique du إذا عمت هانت, où la médiocrité partagée rassure ? Ou une Afrique du co-développement, où les asymétries deviennent des leviers de coopération ?

Can ya ma Can… Il était une fois l'Afrique face à son miroir. Le conte n'est pas fini. Il attend que nous écrivions la suite.