Ce que l'économie ne sait pas compter — et pourquoi c'est notre problème, pas le leur

Mohamed Amine EL MOUATARIF, Président de Cooplus

3/26/20264 min lire

Il y a quelques années, à Témara, j'achetais régulièrement mes msemen chez Aïcha, une femme du quartier. Un matin, je sors ma calculatrice pour vérifier le total de ma commande. Elle avait fini avant moi. Sans calculatrice. Sans stylo. Sans diplôme. Elle m'a regardé avec un sourire tranquille et m'a dit : « La prochaine fois, je t'apprendrai comment comptent les analphabètes. ». Cette femme emploie aujourd'hui une douzaine de personnes. J'ai mis du temps à comprendre ce que cette scène disait vraiment. Ce n'était pas une anecdote sur les capacités d'Aicha. C'était une anecdote sur les miennes — sur ma propre incapacité, moi l'expert du développement, à voir ce qui était devant moi.

Depuis des décennies, les programmes de développement posent la même question : comment intégrer les femmes dans l'économie ? Cette question contient une violence tranquille. Elle suppose que l'économie est un espace déjà construit, avec ses règles et ses acteurs légitimes — et que les femmes sont à la porte, attendant qu'on leur ouvre.

Mais regardons les faits. Qui approvisionne, stocke, planifie, produit, distribue, négocie, transmet — chaque jour, sans contrat, sans statut, sans reconnaissance ? Qui maintient les équilibres nutritionnels, sanitaires, éducatifs et sociaux des familles et des communautés, souvent dans des contextes de pénurie structurelle ? Qui absorbe les chocs économiques — inflation, chômage, migration — sans jamais apparaître dans les statistiques de résilience ?

Les femmes ne sont pas à la porte de l'économie. Elles en sont la fondation non déclarée. Et nous avons construit tout l'édifice du développement sur cette fondation — sans jamais la nommer.

Le PIB ne mesure pas la richesse. Il mesure les transactions monétaires. Ce choix — présenté comme technique — est profondément politique. Il décide, de facto, que soigner un enfant malade vaut zéro si c'est sa mère qui le fait, et devient une richesse comptable si c'est une clinique privée qui s'en charge. Que transmettre un savoir culinaire ancestral à sa fille ne produit rien — sauf si ce même savoir est packagé en formation certifiante et vendu sur une plateforme. Nous avons construit un système de mesure qui rend invisibles les activités qui nous maintiennent en vie. Et nous appelons ça de l'objectivité.

Aicha "Moulat Lmsemen" n'avait pas besoin qu'on renforce ses capacités. Elle avait besoin qu'on arrête de les nier. La notion de "renforcement de capacités" — pilier de tout programme de développement qui se respecte — repose sur une présupposition rarement interrogée : celle d'un manque originel. Un vide à combler. Une défaillance à corriger. Or, ce que le terrain enseigne à ceux qui savent regarder, c'est autre chose.

Les capacités sont là. Elles sont transmises oralement, ancrées dans le geste, construites dans l'adversité. Elles ne ressemblent pas à ce que nos référentiels savent reconnaître — mais elles fonctionnent. Parfois mieux.

Le problème n'est donc pas un déficit de compétences chez les femmes que nous accompagnons. Le problème est un déficit de lecture chez ceux qui conçoivent les programmes. Et tant que nous ne retournerons pas ce regard — tant que nous continuerons à arriver avec nos outils d'évaluation calibrés sur d'autres réalités — nous passerons à côté de l'essentiel.

Il y a une dimension que les économistes n'ont pas encore su intégrer dans leurs modèles. Les femmes ne transmettent pas seulement des savoir-faire. Elles transmettent des systèmes de valeur, des modes d'organisation, des formes de solidarité qui constituent le tissu invisible de la cohésion sociale. Une grand-mère qui enseigne à sa petite-fille comment gérer une ressource rare ne lui apprend pas seulement à cuisiner. Elle lui transmet une éthique de la sobriété, une intelligence de la contrainte, une culture du collectif que vingt ans de croissance économique peuvent effacer en une génération.

Cette transmission n'a pas de prix. Littéralement — parce que nos systèmes de prix ne savent pas la capturer. Mais quand elle disparaît, on le sent. Dans la cohésion des quartiers. Dans la solidarité de voisinage. Dans la capacité des communautés à traverser les crises.

Driss Chraïbi avait écrit : « La civilisation, ma mère. » Je me permets aujourd'hui une autre formule, venue du terrain : « Mon économie, c'est ma mère. » Pas comme métaphore sentimentale. Comme thèse économique.

Ce que nous observons dans les projets que nous menons avec Cooplus va plus loin encore. Des femmes qui arrivent comme "bénéficiaires" — terme révélateur — deviennent, avec le temps et les bonnes conditions, des régulatrices territoriales. Elles organisent, arbitrent, orientent. Elles savent qui a besoin de quoi, qui peut aider qui, où sont les tensions et où sont les ressources. Elles font, sans titre ni mandat, ce que nos institutions font avec des budgets considérables et des résultats souvent modestes. La question n'est donc pas de les "intégrer" dans les instances de décision par souci de représentation. La question est : pourquoi excluons-nous délibérément des espaces de décision celles qui, dans les faits, régulent déjà ?

L'économie sociale et solidaire n'est pas une économie de substitution pour les laissés-pour-compte du marché. C'est une économie qui a choisi de mesurer autrement. En intégrant le soin, la coopération, la mutualisation, l'ancrage territorial — elle ne propose pas un modèle alternatif au sens romantique du terme. Elle propose une comptabilité plus honnête de ce qui crée réellement de la valeur dans une société.

Et dans cette comptabilité, les femmes ne sont pas des bénéficiaires. Elles sont des productrices centrales d'une richesse que nous avons, collectivement, choisi de ne pas voir.

Alors posons la question clairement. Si les femmes constituent déjà une part fondamentale de l'économie réelle — si elles en assurent la résilience, la cohésion, la transmission — alors leur exclusion des espaces de reconnaissance, de mesure et de décision n'est pas un oubli.

C'est un choix. Et ce choix a un coût. Pour les territoires. Pour les sociétés. Pour les économies elles-mêmes. Changer de paradigme, ce n'est pas inventer une nouvelle économie. C'est avoir l'honnêteté intellectuelle de regarder celle qui existe déjà. Et le courage politique de tirer les conséquences de ce qu'on voit. Les infrastructures, dit-on, on ne les voit vraiment que lorsqu'elles s'effondrent.

Nous n'avons pas à attendre jusque-là.