Yennayer : Quand le plus ancien calendrier nous enseigne l'avenir
M. Mohamed Amine EL MOUATARIF - Expert en développement territorial | Président de Cooplus
1/14/2026


Aujourd'hui, nous célébrons Yennayer. Je le célèbre, vraiment. Car au-delà de la tradition, il existe dans cette fête millénaire une joie insoumise, une transmission vibrante et une fierté qui demande à être vécue — non dans la nostalgie, mais comme boussole pour l'avenir.
Pourtant, un paradoxe me hante. Tandis que nous honorons le renouveau, nos territoires, eux, s'étiolent, s'effritent. Tandis que nous dansons, nous oublions la raison d'être de cette chorégraphie ancestrale : la survie collective.
Yennayer n'est pas un folklore. C'est un manuel de résilience territoriale que nous avons, par mégarde, relégué au musée.
En effet, dans nos bureaux climatisés, nous jonglons avec les KPI, le développement durable et la "scalabilité". Nous empilons les PowerPoints comme des remparts contre l'incertitude. Les Amazighs, eux, lisaient le ciel. Ils ne « planifiaient » pas : ils écoutaient. Ils ne « géraient » pas le territoire : ils dialoguaient avec lui. Yennayer marquait cet instant précis où la terre reprend son souffle, où les cycles se réinitialisent, où la communauté se recalibre pour ne pas rompre l'équilibre du vivant.
Un temps cyclique contre notre temps comptable.Une logique de continuité contre notre obsession de croissance infinie. Une économie de la suffisance contre notre culte de l'excès. Comme le rappelle Philippe Descola : ces sociétés dites « traditionnelles » ne sont pas en retard. Elles ont simplement choisi d'autres boussoles. Et si ces boussoles pointaient précisément vers les solutions que nous cherchons désespérément aujourd'hui ?
En tant que président de Cooplus, expert et acteur du terrain, je consacre mes journées à l'ingénierie territoriale : gouvernance participative, gestion des communs, circuits courts, empowerment. Un jour, dans un village de haute montagne, un vieil homme a brisé mes certitudes : « كلشي اللي كتقترحو علينا، كان عندنا من قبل. قبل ما علمتونا ننساوه. » (Tout ce que tu nous proposes là, nous l'avions déjà. Avant que vous ne nous appreniez à l'oublier.) Cette phrase est devenue mon obsession. Il avait raison.
Nos modèles de développement échouent pour une raison simple : ils traitent le territoire comme un support inerte, et non comme un sujet vivant. On sectorise. On planifie. On injecte des budgets. On mesure des flux. Mais le territoire amazigh, lui, était un réseau de relations indissociables : entre les humains, entre les générations, entre le sauvage et le cultivé. Le village n'était pas un lieu, mais une éthique partagée. La montagne n'était pas une ressource, mais un partenaire. Le temps n'était pas une flèche, mais une danse.
Attention : mon propos n'est pas une invitation à transformer l'amazighité en produit touristique ou en slogan politique creux. Le double piège nous guette : la folklorisation et l'instrumentalisation. L'identité amazighe n'est pas une nostalgie. C'est une technologie sociale. Une science du lien qui a traversé les millénaires parce qu'elle est fondamentalement efficace. Elle offre une éthique de la coopération contre l'individualisme, une économie de la suffisance contre la surconsommation, et une intelligence du lieu contre les modèles "hors-sol". Ce sont exactement les piliers du développement territorial que nous tentons de reconstruire aujourd'hui. Yennayer est le reset collectif. Juste la communauté, le territoire, et le temps nécessaire à la sagesse.
Alors, que faire de cet héritage pour 2976 du calendrier amazigh ? Célébrer, certes. Mais surtout réapprendre. Nos territoires sont à bout de souffle parce que nos modèles sont déracinés. Il n'y aura pas de transition écologique sans racines culturelles. Il n'y aura pas de résilience sans mémoire agissante. Il n'y aura pas d'ESS authentique sans reconnexion aux pratiques qui l'ont précédée.
Mon vœu pour cette nouvelle année est simple : Que nous cessions de chercher au loin ce qui gît sous nos pieds. Que l'ESS se réconcilie avec ses origines profondes. Que le développement territorial redevienne un art de la relation et non une simple technique de gestion.
Yennayer nous le rappelle avec une clarté brutale : Le futur ne se construit pas uniquement avec de l'innovation. Il se construit avec de la mémoire réactivée. La mémoire vivante des principes qui ont nourri des générations parce qu'ils répondaient aux besoins fondamentaux du vivre-ensemble.
Cette conviction n'est pas qu'un exercice intellectuel. Elle guide notre action. À Cooplus, nous entamons cette année avec une convention-cadre aux côtés des acteurs de la province de Tiznit, notamment le Réseau Provincial de l'ESS. Notre ambition est claire : faire de l'ESS un levier de développement territorial intégré et aligné. Aligné sur les réalités du terrain, aligné sur les savoirs locaux et aligné sur cette sagesse ancestrale que nous avons trop longtemps ignorée. Entre ESS moderne et pratiques millénaires. Entre planification stratégique et écoute du territoire.
ⴰⵙⴳⴰⵙ ⴰⵎⴳⴳⴰⵣ
Bonne année amazighe.
Une année de lucidité, de justice pour nos terres, et de sagesse retrouvée.
